23 novembre 2020

S4E3 (Albert le philosophe!)

 « Viens donc prendre un jus ! » était la supplique  lorsque nous passions devant sa maison, allant travailler aux champs. Nous aurions été déçu de ne pas entendre cette invite; ce n’était pas exactement la phrase  plutôt « vint dont prenne un jus ! » car Albert pratiquait toujours le patois de la région et certains auraient pu se croire en terre étrangère, entendant son discours.

Nous entrions donc dans la pièce, salle à manger et cuisine à la fois, une grande table recouverte d’une toile cirée nous accueillait, nous nous y asseyions sur une bancelle (un banc). Albert sortait des tasses et sa femme prenait le café qui ronronnait sur le fourneau. Alors commençait le rituel « fais de la place ! » disait-il, ce qui signifiait « bois un peu de café, que je puisse mettre du calva ! » ; puis « attend un coup de la vieille ! ». De « fait de place !» en « coup de vieille ! » nous pouvions voir le fond de la tasse car le liquide n’avait plus la couleur du café. Fallait avoir pris un petit déjeuner conséquent pour tenir le rythme le matin. J’en ai connu qui, à dix heures, en sortant de chez Albert n’étaient plus bon qu’à aller se coucher.

Albert se vantait d’avoir bu plusieurs tonneaux de cidre durant sa vie, un tonneau contient 1200 litres de liquide, il avait commencé tôt; à peine dix ans il allait servir à boire aux ouvriers dans les champs et le jeu de ces derniers était de faire boire le serveur avant de prendre un verre si bien que le petit était ivre, « pompette » comme ils disaient. Ce n'est plus politiquement correct ce genre de chose. Mais je suis sûr qu'entendre parler de modération il aurait bien inventé un copain s'appelant comme cela.

Résumer Albert à l’alcool serait une ineptie, ce n’était pas un ivrogne loin de là, c’était un philosophe à sa façon, il regardait vivre le monde et avec son ironie, il lançait ses petites piques, genre chansonnier ou standup maintenant. Il riait des gens de la ville dans les bouchons "le seul de bouchon que je connaisse c'est celui que j'enlève de la bouteille!" disait-il. Il ne comprenait pas pourquoi on courait et ne s'arrêtait pas pour causer un peu. C’était un communiquant, enfin de l’ancienne génération; je pense qu’il ne pouvait pas concevoir une journée sans quelqu’un à sa table. Il n’aurait certainement pas su écrire une lettre mais à l’écouter vous assistiez à une leçon de bon sens et de joie de vivre. En fait il prenait la vie comme elle venait en laissant le temps faire les choses comme on ne le fait plus de nos jours.

J’aimais l’écouter car malgré son peu d’instruction il avait acquis une expérience de la vie, une philosophie; il sortait toujours des vérités sur un air blagueur. Ce sont ces gens de la terre qui m’ont appris à regarder et comprendre le monde; plus tard lors de certaines réunions il m’arrivait de penser à lui et je souriais à voir ces nouveaux communicants s’écouter parler.

Du minitel par exemple il disait : « Maintenant pour se causer il va falloir une machine», il avait compris avant l’heure que les personnes communiqueraient plus qu’ils ne discuteraient. «Un jour il faudra savoir l’anglais pour que la machine nous donne à manger». Il avait un peu peur du modernisme faisant partie de la dernière génération à seulement travailler le suffisant pour vivre bien et surtout ne pas s’occuper du superflu. Il est vrai que ses enfants étaient tous partis. Il passait donc autant de temps à discuter qu’à travailler.

Plus tard, étant à Paris travaillant dans l’informatique, je me gardais bien de lui expliquer ce que je faisais car il ne concevait pas que l’on puisse travailler pour créer du besoin plutôt que de faire dans l’utile. Il m’aurait sûrement reproché de travailler pour les machines engendrant des pertes d’emploi.

Un matin se levant il prend son petit déjeuner, copieux composé de lard, pain, beurre, fromage et verre de vin. Il dit à sa femme :  

- faut que je décharge le plateau de blé ! -Tu l’as déchargé hier soir mais tu étais fin saoul et tu ne t’en souviens pas ce matin !  -Si le boulot pouvait toujours se faire comme ça ! Conclut-t-il.

Voilà tout est résumé dans cette phrase, voir la vie du bon côté.

1 commentaire:

  1. C'est fou de voir qu'en quelques générations à peine, des générations qui se sont côtoyés, l'humanité ait perdue son rapport à la terre.

    La communication via des terminaux (mobiles, ordinateurs, …) parait évidente pour les jeunes générations alors que les plus vieilles ont connues un temps où l'information ne se faisait qu'au travers de la radio.

    L'hyper-connection entraîne la déconnexion à la nature en quelque sorte.

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